samedi 12 juillet 2008

Le Président du RESF récuse Hortefeux


Monsieur le ministre,

Vous avez souhaité rencontrer des représentants du Réseau Éducation Sans Frontières avant la présidence française de l’Union européenne. Dans le contexte actuel, une telle entrevue nous semble inutile. Nous ne répondrons pas à votre invitation.
Malgré les fortes réticences de certains d’entre nous, dues entre autres à l’intitulé de votre ministère, nous avions accepté d’être reçus l’an dernier pour ne pas condamner votre politique avant que vous l’ayez officiellement énoncée.
Depuis lors vous avez fait vos preuves, au-delà de tout ce qu’on pouvait redouter.
Vous avez fait voter une loi destinée à empêcher les parents et les enfants de vivre ensemble et jetant l’opprobre sur une immigration dont votre texte insinue, par son existence même, qu’elle serait trop prolifique et aux filiations si douteuses qu’il faudrait recourir aux tests ADN pour les établir - pratique jusqu’alors réservée aux affaires criminelles.
Vous avez assigné à vos services l’objectif de 25 000 expulsions en 2007, 26 000 en 2008, 28 000 en 2009, précisant à l’unité près, les quotas dus par chaque préfecture, comme s’il s’agissait de fret. Que n’exprimez-vous vos objectifs en têtes ou en quintaux ?
Une expulsion est un cataclysme. C’est tout à la fois une arrestation inopinée, un emprisonnement, la privation de son logement, un licenciement minute, la spoliation de la totalité de ses biens, parfois la séparation brutale d’avec son conjoint et ses enfants, la dislocation de tout lien avec son milieu et ses amis et une reconduite contrainte, éventuellement assortie de violences.
C’est une humiliation totale dont on ne se remet pas. Le pays dans lequel on avait placé son espoir d’une existence nouvelle, qu’on avait parfois bataillé des années pour rejoindre, vous rejette, vous expulse et vous dépose comme un déchet, sans bagage, sur un tarmac où personne ne vous attend. Même quand les expulsés ont des proches au pays, il arrive que la honte les empêche de les rejoindre : celui qui faisait vivre toute une famille est devenu une charge.
Nombre d’expulsés finissent désespérés, désocialisés, à la rue, mendiants, fous ou suicidés.
Ces ravages ne sont ni des accidents, ni des faux frais de votre politique. Ils sont son essence même. Définissant le rôle de votre ministère dans une lettre aux évêques de France, vous assuriez : « Il faut [...] adresser un message clair aux candidats à l’émigration, en leur démontrant que la clandestinité est une voie sans issue ». Comment faire cette démonstration ?
Toute l’histoire en témoigne, les seuls « messages clairs » susceptibles de faire fuir une population de là où elle est établie ou de l’empêcher de se rendre là où elle espère un avenir sont la violence et la terreur. La société française n’est aujourd’hui pas prête à accepter le recours à la violence ouverte. Heureusement.
Mais la longue liste des situations choquantes de brutalité engendrées par votre politique témoigne du risque d’une dérive.
Quelques exemples, en quelques mois, à Paris. 20 janvier 2008, Sena, 9 ans, passait 24h, seul, enfermé chez lui, terrorisé. Son père sans papiers était en garde à vue au commissariat du 10e. 8 février, Osman, 2 ans et demi était seul pendant 3 jours, son père en rétention à Vincennes, sa mère à l’hôpital en train d’accoucher. 4 mars, Cécile, 6 ans et Sylvie, 5 ans, étaient seules, leurs parents en garde à vue au commissariat du 20e...
Mars, Jennifer, 2 ans et Yasmina, 2 mois et demi, seules pendant 15 jours, leurs parents en rétention, lui à Vincennes, elle à Cité... 27 mai 2008, Jeanne, 2 ans seule, son père en rétention à Vincennes, sa mère alors au Sénégal... A chaque fois, la police était informée que les enfants étaient seuls. A chaque fois, des parents, amis, militants du RESF ont veillé à la sécurité des enfants ; Samir, 19 ans, élève du LP de Villeneuve sur Lot expulsé moins de 24 heures après son arrestation sur une convocation piège.
Des arrestations au domicile de familles entières. 240 enfants en rétention en 2007. Yvan, Tchétchène de 12 ans, rendu invalide après être passé par la fenêtre à Amiens en août 2007 pour n’avoir pas affaire à la police française. Chunlan Zhang tuée à Belleville dans les mêmes circonstances. John Maïna, 19 ans, suicidé en février 2008 en apprenant que l’asile lui était refusé, Baba Traoré, 29 ans, noyé dans la Marne en avril 2008 pour échapper à un contrôle de police.
Ces morts, ces drames, ces automutilations, ce désespoir qu’engendre votre action ne vous hantent-ils pas ? Etes-vous fier d’imposer de telles missions à vos services ?
Il vous arrive d’en dire peut-être plus que vous ne le souhaiteriez. C’est ainsi que vous déclariez dans Le Figaro du 25 avril 2008 : « Si mon souci est de répondre aux besoins des secteurs en pénurie de main d’œuvre, j’ai aussi le devoir d’accompagner l’ensemble de la communauté nationale vers l’emploi. [...] Dois-je laisser sur le bord de la route des étrangers qui ont fait l’effort d’entrer légalement sur le territoire, de satisfaire le parcours d’intégration ? Faut-il sacrifier leurs enfants nés ici ? [...].
Discours stupéfiant. Est-ce à dire qu’il y aurait des emplois «réservés»? Occupés par des sans papiers aujourd’hui, ils seraient «offerts» aux immigrés en situation régulière ou à «leurs enfants nés ici», c’est-à-dire Français pour la plupart mais n’ayant pas la tête à l’être assez pour qu’on ne leur propose pas les emplois dévolus aux immigrés. Jusqu’à combien de générations ?
A trop finasser on s’expose à laisser échapper une sottise ... ou le fond de sa pensée ? Il serait utile que vous vous expliquiez clairement et le cas échéant, vous corrigiez ces propos.
La directive « retour » que vous avez adoptée avec vos collègues de l’Union européenne place les étrangers sans papiers dans des conditions proches de celle de l’état de siège : jusqu’à dix-huit mois d’internement pour le seul fait d’avoir franchi des frontières et de vouloir vivre en Europe ; rétention et expulsion de mineurs et de personnes vulnérables (femmes enceintes, personnes âgées, victimes de torture...) ; possibilité d’expulser des personnes vers un pays de transit, même en l’absence de lien avec ce pays ; interdiction de retour sur le territoire européen pour une durée de cinq ans de ceux ayant été expulsés ; absence d’obligation de fournir un titre de séjour aux étrangers souffrant de maladies graves ; application aux mineurs isolés de l’ensemble de ces mesures.
Les objectifs que vous dites vouloir assigner à la présidence française (interdiction des régularisations, renforcement des actions policières, discours sur l’aide au développement, identiques depuis 1970) sont dangereux et, de plus, inefficaces. Selon les chiffres de votre ministère, de 200 à 400 000 étrangers sans papiers vivent en France. Il vous faudrait de 8 à 16 ans pour les expulser tous, au rythme de 25 000 par an, à supposer qu’il n’y ait ni naissance, ni entrée nouvelle.
L’action du RESF depuis quatre ans a contribué à mettre en évidence une évolution profonde de la société française, l’acceptation de ce qu’elle est, une société diversifiée du point de vue de ses origines. Le courant auquel vous vous rattachez prétend par calcul politicien enrayer cette tendance de fond. A cette fin, il recourt à des moyens attentatoires aux droits de l’Homme et à la dignité.
Nous sommes convaincus que si d’aventure un manuel d’histoire consacre un jour quelques lignes à votre action, elles ne vous feront pas honneur.
Ajoutons, pour finir que rien dans vos récentes déclarations ne laisse augurer un changement de votre politique ni même l’ouverture d’un dialogue dont la seule fonction à vos yeux semble être une opération de communication en prélude à la présidence française de l’Union européenne.
Ces raisons, entre autres, nous font décliner votre proposition d’audience.
Nous vous prions, Monsieur le ministre, d’agréer l’expression de la considération que mérite votre politique.

Pour le Réseau Éducation Sans Frontières
Richard Moyon
16 juin 2008

mardi 15 avril 2008

samedi 15 mars 2008

Comment écrire sans papier ?

Mesdames et Messieurs les jurés,
Non je ne cracherai pas mon indignation sur ces despotes, ces tyrans qui à l’heure où je vous parle brassent de l’or tâché de sang. Non je ne m’insurgerai pas contre ces armées corrompues qui fauchent la vie d’innocents, non je ne vous parlerai pas de crimes de génocides, de famines et de guerres, car je n’en connais que les pixels que me renvoie mon écran.
Aujourd’hui, Mesdames et Messieurs les citoyens, je viens vous parler d’un ami, de mon âge, de mon école, de NOTRE pays. Il a le nom épicé et la voix caramel, il est Yassin, marocain, sans-papiers, clandestin.
Yassin a 13 ans et 5 mois quand il comprend que son avenir dans une région reculée du Maroc est totalement bouché. Assis en tailleur sur le rocher qui surplombe la dune, le petit garçon a le regard dur de ces personnes qui ont grandi trop vite. Il jette un coup d’œil derrière son épaule et que voit-il ? Il voit une vieille petite case délabrée, et dans cette case qui y a-t-il ? Il y a ses deux petites sœurs au chevet de leur mère souffrante. Non, pas de père dans cette maison, le père est parti en France dans les années 60, vous savez quand la France n’expulsait pas mais recherchait des travailleurs immigrés. Alors depuis il leur envoie bien quelques sous, maigre aide qui leur permet de survivre car oui, dans le cas de la famille Boumedja, on parle de survie et non de vie. Yassin se retourne, les yeux tombant sur ses genoux : 13 ans 5 mois, et déjà, sur ces frêles épaules, le fardeau de « l’homme de la famille ». Il lève son menton, regardant bien au loin, bien au-delà de cette étendue poussiéreuse, bien au-delà de la Méditerranée si bleue si placide, et qui voit-il ? Il voit ses frères et sœurs aînés qui ont rejoint le père il y a maintenant plus de 5 ans. Ils ont un travail, une famille, oh rien de fort grand, juste une vie sociale.
Yassin a 13 ans et 5 mois quand, visa touristique en poche, il prend le bateau pour l’Hexagone. Au port de Marseille, il saute dans les bras d’un homme dont il avait oublié les traits, Yassin a de nouveau un père quand il rentre au Collège à Alès, ville du Gard. C’est un bon élève, « un gamin qui s’accroche » comme dira sa prof de soutien en français qui lui donna de nombreuses heures supplémentaires.
Seulement voilà, arrive le 6 juin 2006 et la fameuse circulaire de l’ancien ministre de l’Intérieur actuel président. Yassin a 18 ans depuis peu et sa majorité le projette dans une totale illégalité. Les sans-papiers sont montrés du doigt, à la télé, à la radio, martelés sur les infos. Peu à peu, dans sa routine lycéenne, le bourdon de l’angoisse s’installe, s’assoit sur ses nuits, sur ses nerfs, la vue d’un képi et son cœur s’emballe. Yassin vit dans la peur et la honte. Honte de son identité, de son statut, aucun de ses amis n’est encore au courant. Dans la cour de récré certains raillent « oouah les clandos, c’te honte » et ces paroles sont telles des balles criblant sa dignité. Alors Yassin, comme 33 000 autres sans-papiers, va décider de déposer un dossier. Il lui faut un avocat, avocat qu’il paiera par un travail au black en plus de ses études. Ses notes chutent mais puisque c’est le prix de « la liberté »… L’avocat lui demande de plus en plus d’argent, nous sommes à pas moins de 800 euos quand le jeune Marocain s’en va à la préfecture, dossier sous le bras. Il attend, 5 semaines, et un beau matin une lettre cachetée arrive à son domicile. Les doigts tremblants il ouvre l’enveloppe et sort délicatement la réponse qu'elle cache : s« Demande Rejetée », sa respiration se coupe, ses yeux divaguent quelques instants pour tomber sur les motifs du rejet, en bas à gauche : « Arrivée après 13 ans sur le territoire français - attaches avec le pays d’origine ». La lettre glisse de ses mains pour s’écraser au sol. Tu as 5 mois de trop Yassin, tu as une mère de trop Yassin… « Mais, mais j’comprends pas Lucie, pourquoi ils veulent pas d’moi ? Mais qu’est-ce que j’ai fait d’mal ? J’me tiens à carreau, j’ai des bons résultats, pas d’ennuis avec la police, tout c’que j’veux c’est vivre en France, travailler, fonder un foyer mais, qu’est-ce que j’ai fait d’mal ? ». Quelques jours après, Yassin me confia qu’il avait décidé de se marier. Je le mettais en garde : le mariage est une suspicion de plus aux yeux des autorités. Il me rétorque qu’il sait déjà, c’est pourquoi il a décidé d’avoir un enfant. Parce qu’un enfant égale des papiers.
Voilà où nous en sommes, ce n’est plus le destin d’une personne qui est remis en cause, mais celui aussi d’un enfant, d’un enfant qui naîtra non pour lui-même mais pour la régularisation que son statut apportera.
Quel est l’avenir de Yassin au Maroc ? Cloîtré avec sa mère souffrante, trop pauvre pour étudier… Yassin faisait partie de ces quelques 300 000 dossiers déposés en 2007, seulement 6 922 ont été régularisés… Le processus consistant à ficher pour repérer puis piéger ne peut manquer d'évoquer des heures sombres de notre histoire. Le gouvernement prétendait mener une politique de « cas par cas », et l’on ne peut que crier au mensonge quand l’on entend que le quota s’élevait à 25 000 expulsions pour 2007. La machine s’était mise en branle Policiers, juges, compagnies aériennes, tous furent mobilisés. Le ministère de l'Identité nationale et de l'Immigration peut ainsi fièrement afficher, chaque semaine, ses résultats chiffrés.
« J’ai demandé (au ministre de l’Immigration) Brice Hortefeux (...) d’aller jusqu’au bout d’une politique fondée sur des quotas. (…) Cela fait trop longtemps qu’on en parle. Tout le monde sait que c’est la seule solution. Eh bien il faut franchir le pas, et arrêter de vouloir protéger les uns, ne pas choquer les autres. Avec cela, on n’a que des problèmes », disait M. Sarkozy au milieu de l’an dernier. Pourtant, le ministre a fait tous ses efforts pour atteindre l’objectif qui lui était dévolu, convoquant même en septembre une vingtaine de
préfets pour les « sensibiliser » à la question ou bien leur remonter les bretelles parce qu’ils ne faisaient pas assez de chiffre, entendez-le comme vous voudrez. Comme le regrette le préfet de police « 17 régions sont en deçà de leurs objectifs annuels ». Et déjà les objectifs sont planifiés pour l'avenir : 26 000 expulsions en 2008, plus encore par la suite : voyez en France, on n’arrête pas le progrès ! Derrière cette cynique politique du chiffre, se cache une réalité humaine tragique. Des arrestations au faciès, telle une injure à l'article 9 des Droits de l'Homme « nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé ». Des arrestations à l'aube au domicile, le père souvent tutoyé, puis menotté, humilié devant ses enfants qui à leur tour sont parfois aussi menottés et placés en centre de rétention, sans médecin, dans des conditions précaires, des semaines durant, puis jetés dans un avion encadrés de policiers, en route vers un pays auquel plus grand-chose ne les rattache. Des arrestations de personnes convoquées dans les préfectures pour « réexaminer » leur dossier, prises au piège. La police un matin froid de décembre qui attend Yassin devant le lycée, le menotte devant ses camarades... Alors on le privera de sa liberté en l'envoyant dans un centre de rétention, comme un criminel, quels dangers incarne-t-il et quel est donc son crime ? Celui d'être arrivé après 13 ans pile en France, celui de savoir encore parler sa langue, celui de ne pas avoir « coupé les ponts » avec sa propre mère malade. On le pousse à renier ses origines, on refuse la richesse qu’apportent le métissage culturel et tout ça soi-disant au nom de la prospérité économique de notre pays. Or, et la commission Atali le prouve, notre pays a BESOIN de ces immigrés. Trop de clandestins travaillent dans l'ombre et la poussière pour des salaires de misère, sans eux le bâtiment s'écroule et la restauration brûle. Il est prouvé que de nombreuses entreprises employées par les conseils généraux eux-mêmes emploient des sans-papiers. Cet argument tombe donc à plat, et, quand bien même il serait intelligible, il n'est pas acceptable pour « le pays des droits de l'homme » -et les guillemets portent ici un lourd poids- de raisonner en matière économique quand leur fait face le dénouement de ces demandeurs d'asile ou de carte de résident. Alors on se targuera d'être le pays des libertés fondamentales, alors on exhibera l'humanité et la générosité dont fait preuve le gouvernement en faveur de la veuve d'un marin noyé, des parents d'une petite fille disparue et pendant ce temps, dans nos écoles, tous les jours, des jeunes n'arrivent plus à écrire leur nom sans avoir peur ni honte. Résonnent et résonneront en moi les quelques mots tremblants de Yassin :
-« Qu'ai-je fait de mal? »
et moi de lui répondre….
-« Tu es étranger ».
…et d'avoir honte d'être Française.

Lucie SIMON
Lycée Jean-Baptiste Dumas, Alès (30)